Contribution au débat dans la FI après les élections européennes

Refondation et rassemblement

En février dernier, Jean Luc Mélenchon a fait le constat que la FI ne pouvait, seule, constituer une majorité politique, et a proposé par la suite de franchir une nouvelle étape de rassemblement après les élections européennes, en formulant le projet d’une Fédération populaire.

Le constat était juste à l’époque, il l’est encore plus aujourd’hui après ce score décevant le 26 mai. Quant au projet, il était et reste à définir : s’agit-il d’un simple élargissement de la  FI ? D’un nouveau mouvement agrégeant plus largement, incluant outre des forces politiques, des secteurs syndicaux, associatifs, des intellectuel.les, des groupes issus des mouvements féministes, des mobilisations pour la justice climatique ? S’il se confirme qu’il s’agit plutôt de la deuxième option, l’initiative va dans le bon sens, et nous la soutiendrons, comme toutes les autres qui se situeront sur le terrain de la transformation sociale, de la rupture avec l’ordre existant, dans une perspective majoritaire, vers un projet pluraliste et démocratique, porteur d’égalité et de justice sociale et climatique.

Des élections européennes, on peut tirer un certain nombre de conclusions. Ce n’est pas le lieu d’y venir en détail. Actons tout de même que Macron a remporté son pari de bipolarisation entre nationalisme d’extrême droite et libéralisme autoritaire et n’apparaît pas si affaibli, que le RN a mobilisé au-delà de son électorat de la présidentielle, bénéficiant d’un effet GJ, apparaissant, parmi une partie des classes populaires qui se sont reconnues dans les mobilisations, comme un vote utile contre Macron. A gauche, le champ politique est sombre. Le bon score d’EELV révèle l’importance durable de la question écologique à laquelle ils sont identifiés, mais il ne peut masquer les difficultés d’une gauche politique et sociale incapable de proposer une alternative.

Avant l’élection, les récentes mobilisations en ont été un premier signal : ni les forces de la gauche de transformation sociale ni le mouvement syndical n’ont su réagir utilement au mouvement des GJ (pas ceux qui ont pincé le nez mais même la France Insoumise, qui a eu le grand mérite de ne pas se détourner du mouvement, s’est cantonné à le soutenir, en l’interprétant comme totalement positif et par nature convergent avec son orientation générale, et n’a pas été en capacité d’offrir une perspective politique globale dans cette crise). De même, c’est l’ensemble de la gauche de transformation sociale qui a sous-estimé l’enjeu des mobilisations dans la jeunesse, concernant le climat.

Le résultat des élections révèle une étape de déconnexion supplémentaire.

Malgré la qualité de la campagne de Manon Aubry et de ses co-listier.es, son profil d’ouverture et la mobilisation remarquable des militant.es, le score a été très loin de répondre à nos attentes. Comme militant.es de la FI, nous devons nous interroger plus particulièrement sur les raisons de cet échec, et surtout adopter un profil qui permette de reprendre l’initiative.

Les partis qui ont structuré la gauche au XXe siècle ne sont plus des outils populaires suffisants pour penser et agir aujourd’hui. Il faut innover, sur le fond (refonder un projet émancipateur) et sur la forme (trouver les modalités d’une implication à la fois massive et démocratique).

Sur ces décombres, c’est bien la France Insoumise qui a fait irruption avec les 19,5% obtenus par Jean Luc Mélenchon à l’élection présidentielle. Dans un champ de ruines, dont le PS porte la dernière responsabilité avec l’ère Hollande, la FI est apparue comme un mouvement neuf, permettant de mobiliser les électrices et électeurs de gauche, et remobilisant un électorat populaire éloigné des urnes. Jean-Luc Mélenchon candidat ne considérait pas le mot gauche comme un sésame, à raison, mais sut alors énoncer une proposition et faire vivre un profil politique à la fois moderne et ancré dans cette tradition émancipatrice. Elle est parvenue à produire un programme, « L’Avenir en commun », qui constitue une base solide.

Depuis la présidentielle, la FI a joué son rôle d’opposition de gauche à la politique du gouvernement, appuyée sur un solide groupe parlementaire et des milliers de militantes et militants. Il faut bien constater qu’elle n’est pas parvenue à consolider ce qu’elle avait construit durant la campagne présidentielle de 2017, et encore moins à élargir son audience. Ce potentiel s’est fortement affaibli. Il y a loin entre ce que la FI peut aujourd’hui mettre en mouvement et la capacité à rassembler les classes populaires et à ouvrir une perspective de changement social et écologiste. Cela implique de reposer la question stratégique, en approfondissant ce qu’englobe la notion de « révolution citoyenne ».

Cependant, malgré son score décevant, la FI conserve une place importante à gauche, ce qui lui donne des responsabilités. Elle n’a plus la main autant que dans la foulée des présidentielles et même des législatives, mais elle peut contribuer à impulser un processus de rassemblement et de refondation. Un tel rassemblement est aujourd’hui à la fois indispensable et possible.

Du point de vue de la FI, il y a, nous semble-t-il, deux conditions à sa réussite.

  • La FI elle-même doit se refonder, se dépasser.

Dans cette perspective, la question démocratique est clé. La FI a refusé à raison de reproduire les mécaniques pyramidales des partis du XXe siècle. Mais elle n’a pas encore trouvé les formes du fonctionnement démocratique indispensable à sa pérennité même. En période de campagne électorale, un mouvement se doit de faire corps et d’agir sans avoir le nez rivé sur ce qui divise ou fait problème. Mais le reste du temps doit être celui de la consolidation d’un collectif au sein duquel existe des sensibilités diverses, et qui au-delà est forcément traversé de nuances, de débats voire de conflits. Imaginer les médiations pour y faire face est indispensable si l’on veut mettre en action durablement une force militante et ajuster sans cesse les options stratégiques et programmatiques. Le pluralisme et la démocratie ne sont pas que des cadres institutionnels, ils sont aussi des éléments de culture politique sans lesquels on ne peut agréger dans la durée, et donc gagner.

Au sein de la FI, nous avons proposé à plusieurs reprises la mise en place de mesures permettant à la fois la prise en compte du pluralisme, l’identification des lieux de décision, le déploiement des capacités autonomes des groupes d’action, leur collaboration à l’échelle des villes et départements. Pour l’heure, les choses ont fort peu avancé, et de nombreux militant.es ont continué à s’éloigner de la FI . Cela ne peut rester un point aveugle de notre réflexion, sauf à reproduire les mêmes dysfonctionnements dans un nouveau mouvement. Le débat qui s’est ouvert après le 26 mai est salutaire, qu’il se déroule dans les GA ou par le biais de contributions collectives. Nous sommes favorables à l’idée d’une assemblée constituante de notre mouvement en septembre, pour répondre à l’ensemble des questions qui se posent.

  • Une FI refondée, c’est aussi une FI capable de s’adresser à l’extérieur dans une attitude rassembleuse.

Cela ne signifie en rien en rabattre sur le fond de la rupture indispensable avec l’ordre existant, mais cela signifie chercher à convaincre plutôt que chercher à exclure ou à dominer. C’est une condition indispensable pour impulser un rassemblement vivant, contrôlé par ses membres, dans une logique pluraliste, un rassemblement qui permettrait une implication individuelle, c’est-à-dire une adhésion directe possible pour chacune et chacun au tout que représenterait ce grand mouvement et qui permettrait également aux différentes sensibilités politiques, sociales, citoyennes, culturelles d’y avoir leur place en tant que telles, non pas dominées par la FI, mais associées.

Nous proposons donc que la FI s’adresse à tous les secteurs politiques, syndicaux, associatifs, intellectuels, mouvements pour la justice climatique, féministes, anti-racistes, disponibles pour réfléchir à la mise en place d’une fédération populaire et écologiste.

Un tel profil est indispensable dès les échéances municipales, et dans la perspective de l’élection présidentielle de 2022.

Mais l’échéance immédiate, c’est le référendum contre la privatisation d’ADP, qui nécessite la mobilisation de l’ensemble des forces de gauche, comme ce fut le cas en 2005 contre le TCE

Contribution d’Ensemble-Insoumis, le 15 juin 2019.