Interview de Clémentine Autain : «Je suis convaincue qu’une opposition de gauche va émerger»

Clémentine Autain a le sourire. Elle est sur le chemin de la victoire. Dans la 11e circonscription de Seine-Saint-Denis, elle est arrivée en tête avec 37,21 % des suffrages au premier tour. Ce qui ne l’empêche pas de rester inquiète de l’avenir de la gauche.

Comment expliquez-vous la débâcle de la gauche ?

Elle a été laminée par le quinquennat Hollande. Les Français attendaient un changement social et démocratique après l’ère Sarkozy. Mais le pouvoir de la finance n’a pas été combattu, les conditions de vie du plus grand nombre ne se sont pas améliorées. Avec la «gauche» au gouvernement, ce ne fut que continuité des politiques néolibérales. Aveuglés par leur dogmatisme, ils n’ont tenu aucun compte de la débâcle des partis sociaux-démocrates convertis au libéralisme partout en Europe. Comment des jeunes peuvent-ils savoir ce que recouvre une politique de gauche ? Comment le monde populaire peut-il avoir confiance, trouver du sens au clivage politique traditionnel et espoir dans la gauche ? Depuis plusieurs décennies, les alternances se suivent et se ressemblent. A la présidentielle, Mélenchon a su cristalliser du côté de l’émancipation humaine une autre voie. S’il n’a pas utilisé le mot «gauche», trop associé au bilan gouvernemental, c’est pour mieux le remplir de sens.

L’Assemblée nationale sera entre les mains d’En marche. Comment faire pour peser dans l’opposition ? A l’intérieur ou l’extérieur de l’hémicycle ?

Elle doit se construire partout, dedans et dehors, dans les têtes, dans la rue, dans les assemblées. La démocratie française est gravement malade. L’abstention record devrait alerter mais tout semble continuer comme avant… Mais l’hégémonie du parti de Macron à l’Assemblée ne masquera pas longtemps un fait majeur : le pays n’est en réalité pas acquis à sa politique. Les Français risquent d’avoir très vite la gueule de bois : ils ont envoyé un message, l’espoir d’un renouvellement, mais au final, ce sont les mêmes vieilles recettes qui vont être appliquées. Les dépenses publiques seront au régime sec, le code du travail dépecé, les libertés surveillées, l’urgence environnementale oubliée. Il ne suffit pas de changer les profils des élus pour changer de politique. Je suis convaincue qu’une opposition de gauche va émerger et bousculer la donne politique, plus vite que prévu.

Comment repartir, comment reconstruire et avec qui ?

La France insoumise a évidemment sa part de responsabilité pour proposer, rassembler et innover encore. Mais nous sommes toutes et tous devant nos responsabilités ! Le bilan des configurations éclatées aux législatives doit être fait. Oui, la division est mortifère : j’observe que l’addition des étiquettes n’est pas le sésame. Il faut prendre la mesure du neuf attendu. Pour durer et pour constituer des majorités, ce neuf sera ouvert et rassembleur, donc populaire, ou ne sera pas. Qui doit jouer le rôle de leader ? Le rôle reviendra à ceux qui oseront et fédéreront.

Rachid Laïreche

Libération – 12 juin 2017